Henri Laugier. 67 ans passés à la tête d'Agay Nautique et toujours la même passion pour le doyen des présidents de la Ville.

Rencontre avec :

Henri Laugier ou la passion de la joute provençale

Folklore local, tradition ancestrale ou discipline sportive à part entière, la joute provençale c’est quoi exactement ? Certainement un peu des trois. C’est en tout cas l’avis du doyen des présidents des associations sportives de la ville, Henri Laugier, à la tête d’Agay Nautique depuis… 1953. A bientôt 91 ans, il est le monsieur « mémoire » de la joute provençale et à coup sûr, son meilleur VRP.

Publié le

Président, quelles sont les origines des joutes ?

« Elles sont lointaines puisque on en trouve des premières traces en Egypte sous forme de bas-relief. On sait également que les Romains étaient friands de ce genre de distraction. Les joutes sur bateaux, on en retrouve un peu partout en France et même en Europe. Au Moyen-Âge également, on organisait déjà ce genre de rencontre, réservée au petit peuple, car seule la noblesse avait le droit de participer aux tournois de joutes à cheval. Une chose est sûre, les joutes telles que nous les connaissons aujourd’hui ne datent pas d’hier. Après, affirmer qui en a la paternité, c’est autre chose ».

En PACA, on pratique la joute provençale. Combien de clubs cela représente-t-il et est-elle différente des autres disciplines de joute ?

« Pour le nombre de clubs, c’est dix-sept, repartis sur les trois départements que sont le 06, le 83 et le 13. Après, la différence entre les joutes provençales, lyonnaises, alsaciennes, girondines, etc. c’est essentiellement dû au matériel. Le principe reste le même. Le but est de mettre son adversaire à l’eau. D’ailleurs, depuis le début des années 70, grâce à la volonté d’une poignée de mordus, dont le père du regretté Louis Nicollin, puis de Louis Nicollin lui-même (ex-président de la FFJ), toutes ces entités ont fusionné sous l’égide de la Fédération Française de Joutes tout en gardant leur propre règlement ».

Parlons d’Agay Nautique maintenant…

« Agay Nautique (AN) a été créée en 1953. Avant nous joutions sous les couleurs de la Société de Joutes Raphaëloises (SRJ). On a souhaité s’affranchir de la SJR dès 1948 car nous, les Agathoniens, on n’était pas vraiment bien vu. Les jouteurs de la SJR étaient essentiellement des pêcheurs. Nous, on nous traitait de « paysans aux sabots plein de paille » parce que les 3/4 d’entre nous travaillaient la terre. C’est de là qu’est partie la rivalité entre la SJR et AN. Vous savez, à l’époque, c’était une fierté d’être jouteur. On n’hésitait pas à prendre nos vélos pour aller jouter à Cannes ou faire 10 heures de bus aller-retour, juste pour faire un tournoi à Saint-Mandrier. La joute, c’était un sport, une tradition, une ambiance… Après-guerre, les distractions le dimanche il n’y en avait pas cinquante, surtout à Agay. Pour preuve, dès la première année, nous étions plus de 30 jouteurs. Ramené à la population de l’époque, ce n’est pas rien ».

Et Agay Nautique aujourd’hui ?

« On est une centaine d’adhérents pour environ une trentaine de jouteurs mais c’est très fluctuant. A part un noyau dur d’inconditionnels, on peine à se renouveler. On a des jeunes qui viennent s’essayer régulièrement aux joutes mais ils n’ont pas la même flamme que nous avions à leur âge. La difficulté de la joute provençale, c’est qu’il faut avoir certaines qualités comme la force, l’équilibre, la souplesse mais si vous n’avez pas l’envie… Et puis quand vous dites à un gamin qu’il va passer toute la journée de dimanche en déplacement, parfois juste pour faire une passe, ça refroidit les ardeurs ».

L’avenir des joutes ?

« Pour tout vous dire, je suis assez inquiet. En 70 ans, j’ai vu la joute provençale évoluer et pas toujours dans le bon sens. Par exemple, l’arbitrage et la vidéo sont en train de nous tuer à petit feu. A force de vouloir tout codifier, de faire appel à la vidéo après chaque passe perdue, les compétitions officielles perdent de leur attrait. C’est trop long. Les gens ne comprennent plus rien et s’en vont au bout de 2 heures. Si l’on ne réfléchit pas pour trouver une formule plus rapide à ces compétitions, il n’y aura plus personne pour les suivre. C’est un paradoxe parce que le moindre petit tournoi amical que nous organisons sur Agay (une douzaine par an), on remplit la plage ou les quais de spectateurs ».

Et du coup l’ambiance générale s’en ressent…

« Oui, c’est ce que je regrette surtout. Il n’y a plus le côté festif qu’avaient les tournois il y a une vingtaine d’années encore. On présentait les jouteurs avant la compétition, il y avait tout un cérémonial pendant et après et tout cela se finissait par un repas convivial et familial. Maintenant c’est fini. Quand un tournoi se finit après 21 heures, tout le monde rentre chez soi. Surtout ceux qui ont de la route à faire. On est en train de perdre notre âme et une certaine éthique au profit du résultat sportif pur et ça c’est vraiment dommageable ».

Photos (archives) : M. Johner et P. Texier